« Il faut en finir avec le raisonnement qui voudrait que plus d’éducation se traduise automatiquement par plus de paix et de démocratie, rappelait Cécilia Braslavsky, ancienne directrice du bureau international de l’éducation (BIE)
[1]. Le taux de scolarisation en Israël et en Palestine est élevé. Cela empêche-t-il la guerre ? Savoir lire, écrire, compter, connaître les grands noms de la littérature n’est pas forcément un antidote efficace contre les préjugés ou la violence ». L’histoire de l’humanité est parsemée d’épisodes qui ont démontré les ravages que pouvait engendrer l’éducation détournée des objectifs qu’elle devrait se donner: l’éveil de la curiosité, l’instruction, la connaissance, le développement de la réflexion objective et du sens critique. A l’opposé de cette conception, la frontière peut même se révéler ténue entre éducation et endoctrinement. Dans ce dernier cas, l’individu devient l’antithèse du citoyen : incapable de s’ouvrir, de critiquer et de comprendre le monde dans lequel il vit. Il reproduit sans recul les modèles imposés.
Inter : La question des choix éducatifs
Si toutes les éducations ne mènent pas à la paix, la question du choix devient primordiale pour les sociétés : quelle éducation pratiquer pour faire émerger des individus porteurs de paix et non de conflits ? Il paraît évident qu’il n’y a pas de solution théorique pour cet apprentissage. Comme le montre ce dossier, c’est la pratique, au jour le jour et dans chaque contexte, sans cesse réexaminée, qui favorisera ou non une culture de paix.
L’éducation citoyenne, telle que la conçoit Aide et Action, doit « favoriser l’émergence d’un individu libre, ouvert sur son environnement global, conscient de l’interdépendance des personnes et des territoires et capable d’exprimer les dimensions locales, nationales et mondiales de la citoyenneté ». L’éducation devient alors un rempart à la violence, à l’incompréhension, à l’intolérance. En ce sens, l’éducation à la paix est un élément de l’éducation citoyenne. Elle favorise l’élaboration de l’identité de chacun, sans pour autant se construire contre les identités du voisin, de l’étranger, de l’inconnu. L’école y a son rôle à jouer : sa réussite ne se juge pas seulement au nombre de jeunes scolarisés, mais également à sa capacité à former des citoyens responsables et tolérants. On attend non seulement qu’elle délivre un savoir, mais aussi qu’elle apprenne aux enfants à vivre ensemble.
Pour autant, il ne faut pas tout attendre de l’école : en matière de prévention et de résolution des conflits, les familles ont un grand rôle à jouer. En Afrique de l’Ouest, par exemple, la « parenté à plaisanterie » permet de lisser bien des rapports sociaux, entre différentes familles, différentes ethnies (voir encadré p9). La solution est donc bien dans la multiplication des lieux d’approche : l’école, la famille et les structures collectives en général sont, ensemble, la clé de la prévention et de la résolution des conflits.
Si tu veux la paix, prépare…la blague
Aide et Action Guinée, en partenariat avec Action Aid Sierra Leone et l’Union européenne a lancé un projet d’intégration des savoirs locaux dans les contenus des programmes scolaires. Trop longtemps ignorés, ils s’avèrent indispensables pour renforcer l’intérêt des populations pour l’école. Parmi les savoirs recensés, l’un d’entre eux touche directement à la gestion et la résolution des conflits : les liens de sanakouya, encore appelés « parenté à plaisanteries ». Cette tradition repose sur l’art de se railler, sur le ton de l’humour, entre personnes d’ethnies différentes. Ce sont les petits travers et les habitudes d’une ethnie qui servent généralement de prétexte aux moqueries. Chaque parenté à plaisanterie crée un lien entre les protagonistes qui se doivent alors assistance mutuelle. Souvent lié à un conflit ancestral opposant des familles, ces taquineries ne reposent pourtant jamais sur une base très sérieuse…il faut pouvoir en rire !
Pour Boniface Batiana, le président de l’association burkinabée pour la promotion de la parenté à plaisanterie (AB3P), « la parenté à plaisanterie est un (…) phénomène transnational pouvant servir utilement la paix dans la sous région (…). Si la parenté à plaisanterie existait entre Tutsis et Hutus, il n’y aurait sûrement pas eu de génocide ».
« Il n’existe pas de manuel totalement objectif » déclare Falk Pingel, directeur adjoint de l’institut Georg Eckert pour la recherche internationale sur les manuels scolaires. Les exemples foisonnent. En Russie, les manuels continuent de parler « d’adhésion » ou « d’union » à propos des anciennes républiques soviétiques, alors qu’en Ukraine ou en Biélorussie, c’est « d’annexion » qu’il est question. La France n’est pas non plus à l’abri des polémiques sur le contenu de ses manuels scolaires puisqu’en 2005 le projet de loi devant imposer la reconnaissance du rôle positif de la colonisation a suscité une vive controverse parmi les historiens. Pour former un individu capable de s’ouvrir, de critiquer, de comprendre le monde dans lequel il vit, l’école doit rester vigilante sur le terrain glissant de l’histoire. Toujours selon Falk Pingel, « le meilleur moyen d’éviter les interprétations partisanes consiste à donner à l’élève plusieurs points de vue sur un événement, pour qu’il puisse se faire sa propre opinion et sortir des stéréotypes ». Législateurs, enseignants, éducateurs, parents d’élèves doivent donc rester vigilants pour résister à une interprétation faussée, qui pointe souvent dès lors qu’il est question de religions, de minorité nationales, de frontières ou de conflits.